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Sociologie de l’Exposition Solaire et Cancers Cutanés : pourquoi les patients ne se protègent-ils pas ?

Avec vingt ans de pratique en reconstruction des cancers cutanés, j’ai été frappé par l’explosion sans précédent de leur incidence. Là où je traitais une dizaine de mélanomes par an à mes débuts, j’en traite aujourd’hui plus d’une cinquantaine.

La prise de conscience des dangers du soleil reste, en consultation, un moment compliqué — parfois houleux, voire agressif. Je me suis interrogé sur les raisons de cette explosion et sur la représentation sociétale du soleil qui pourrait expliquer le frein psychologique à la photoprotection.

Épidémiologie : l’explosion des cancers cutanés

Les données épidémiologiques sont sans ambiguïté. En quarante ans, l’incidence des trois principaux cancers cutanés a connu une croissance continue et soutenue en France comme dans l’ensemble des pays industrialisés :

Type de cancerIncidence France (2023)Évolution sur 40 ansFacteur de risque principal
Carcinome basocellulaire (CBC)~80 000 à 100 000 nouveaux cas/an×3 à ×4 depuis les années 1980Expositions solaires cumulées (UVB)
Carcinome épidermoïde (CE)~15 000 nouveaux cas/an×2 à ×3 depuis les années 1980Expositions solaires cumulées + immunodépression
Mélanome~17 000 nouveaux cas/an (INCa, 2023)×6 depuis les années 1980 ; 4ème cancer en forte croissanceCoups de soleil, cabines UV, phototype clair
☀️ Le risque de second cancer cutané après un premier épisode est estimé à près de 70 % à 10 ans (Flohil SC et al., J Invest Dermatol, 2013). Une surveillance dermatologique régulière est indispensable après tout premier cancer cutané.
🔗 Pour une présentation détaillée des types de cancers cutanés, de leurs marges d’exérèse et des techniques de reconstruction, voir : Cancer de la peau et reconstruction cutanée →

La définition d’une exposition au soleil

Combien de fois j’entends en consultation : « Mais docteur, je ne m’expose pas au soleil — ce n’est pas possible, ce n’est pas l’origine de ma maladie. »

Pour la très grande majorité des patients, l’exposition au soleil est forcément volontaire et représentée par l’image d’Épinal d’une présence sur la plage, de 10h à 18h, à se rôtir le cuir avec une huile de bronzage. Alors qu’en réalité, l’exposition au soleil est bien plus large et bien plus simple : il s’agit de n’importe quelle activité en extérieur. Le simple fait de marcher ou de jardiner, même par temps voilé, constitue une exposition.

🌡️ La confusion chaleur / UV : la chaleur ressentie au soleil est liée aux infrarouges — qui ne sont pas cancérigènes. Le meilleur exemple : devant votre cheminée en hiver, vous vous réchauffez parfaitement sans le moindre risque de coup de soleil, car une cheminée rayonne uniquement des infrarouges. À l’inverse, lors d’une randonnée à haute altitude par −20°C, l’exposition aux UV est maximale — un coup de soleil peut survenir en quelques minutes.
📊 Index UV et saisonnalité : en France métropolitaine, un index UV ≥ 3 (seuil de risque cutané) est atteint de mi-mars à fin octobre, entre 10h et 17h. Cela signifie que la photoprotection devrait être de mise pendant les deux tiers de l’année — non seulement l’été et à la plage, mais également au printemps et en automne, dans le jardin, sur un chantier, en terrasse.

Le modèle australien : la photoprotection comme norme sociale

L’Australie représente l’exemple mondial le plus abouti de politique de santé publique anti-UV. Pays à forte exposition solaire (indice UV pouvant dépasser 12 en été) et population majoritairement à phototype clair, l’Australie a connu les taux de mélanome les plus élevés au monde dans les années 1980 — jusqu’à 60 cas pour 100 000 habitants.

La réponse a été radicale avec la campagne « Slip, Slop, Slap » lancée dès 1981, devenue « Slip, Slop, Slap, Seek, Slide » (enfiler un vêtement, appliquer une crème, mettre un chapeau, chercher l’ombre, porter des lunettes). En trente ans, cette campagne a conduit à :

  • Une réduction de 50 % du taux de mélanomes chez les moins de 40 ans (données Cancer Council Australia, 2020).
  • L’intégration de la photoprotection dans les programmes scolaires obligatoires.
  • Des règles de « No Hat, No Play » dans les écoles primaires : un enfant sans chapeau ne peut pas sortir dans la cour de récréation.
  • Dans certains États (Queensland notamment), l’absence de crème solaire dans les milieux de travail extérieurs peut engager la responsabilité de l’employeur au titre du droit du travail et de la sécurité.
🌏 Ce modèle montre qu’il est possible de modifier durablement les comportements d’exposition solaire — à condition de commencer dès l’enfance et d’inscrire la photoprotection dans la norme sociale plutôt que dans la contrainte individuelle.

L’excuse du soleil thérapeutique

Qui n’a pas entendu cette phrase : « Le soleil, j’en ai besoin pour mon ostéoporose et pour traiter ma dépression. »

Vitamine D et ostéoporose : la réalité des doses

Certes, la vitamine D est nécessaire au maintien d’un bon capital osseux. Mais la quantité de soleil nécessaire à une synthèse cutanée suffisante est bien inférieure à ce que l’on imagine : environ 10 à 15 minutes d’exposition, sur une surface correspondant au dos des deux mains et aux avant-bras, suffisent à déclencher la synthèse journalière recommandée (Holick MF, N Engl J Med, 2007).

Au-delà de cette durée, l’exposition solaire supplémentaire n’augmente plus la synthèse de vitamine D — la peau développe des mécanismes de saturation — mais accroît, elle, le risque cutané. Augmenter l’exposition ne réduit pas le risque d’ostéoporose, une fois le niveau de vitamine D atteint.

D’autant qu’aujourd’hui, la vitamine D peut être apportée par des voies bien plus favorables : alimentation riche en poissons gras, œufs, champignons, ou complémentation orale hivernale — avec un rapport bénéfice/risque incomparablement plus favorable que l’exposition solaire prolongée.

🦴 Le vrai traitement de fond de l’ostéoporose reste l’activité physique avec impact (marche, course, sports de raquette), à commencer le plus tôt possible dans la vie. Elle augmente la densité minérale osseuse de façon durable et ne comporte aucun risque cutané.

Dépression saisonnière : lumière bleue, pas UV

Effectivement, à l’approche de l’automne et de l’hiver, beaucoup d’entre nous connaissent une baisse de moral et d’énergie — le Trouble Affectif Saisonnier (TAS) touche environ 3 % de la population française (Rosenthal NE et al., Arch Gen Psychiatry, 1984). Ce phénomène est bien documenté.

Mais le mécanisme biologique en cause n’est pas l’exposition aux UV : c’est la lumière bleue (longueurs d’onde 480 nm), qui agit sur la mélatonine et le rythme circadien. Ce qui signifie que c’est durant l’hiver — période où les UV sont les moins intenses — qu’il faut maximiser les activités en plein air, tôt le matin, pour bénéficier de la lumière naturelle bleue. Rien à voir avec une exposition prolongée estivale.

L’histoire sociétale du bronzage : de la lutte des classes au marqueur de vacances

Pour comprendre le rejet des mesures de photoprotection, il faut remonter à la signification historique et sociale du bronzage.

Avant 1936 : la peau blanche, marqueur d’excellence sociale

De tout temps et dans toutes les cultures, avoir la peau blanche fut un marqueur de rang élevé. La blancheur de la peau signifiait qu’on ne travaillait pas en plein air — réservé aux serfs, aux paysans, aux ouvriers. Aux États-Unis, le terme redneck — littéralement « cou rouge » — désigne encore aujourd’hui une catégorie populaire, par référence au coup de soleil caractéristique du travailleur agricole.

Dans les cultures sino-asiatiques, ce code social est toujours vivace : la peau la plus blanche possible est recherchée, avec usage d’ombrelles et de poudres de riz blanches sur le visage. En Europe, ces codes sociaux prévalaient sans exception jusqu’aux années 1930.

1936 et le Front populaire : le bronzage comme victoire ouvrière

Tout change avec la victoire du Front populaire en mai-juin 1936. Cette coalition de partis de gauche (SFIO, Parti radical, PCF) menée par Léon Blum accède au pouvoir après une victoire électorale historique, dans un contexte de grèves massives et d’occupation d’usines.

Les Accords Matignon (7-8 juin 1936) instaurent en quelques jours :

  • 2 semaines de congés payés (la loi du 20 juin 1936) — une première dans l’histoire française. Avant 1936, aucun congé payé n’existait pour les ouvriers.
  • La semaine de 40 heures
  • Des hausses de salaires de 7 à 15 %

Cette victoire fut ensuite progressivement étendue : 3 semaines en 1956, 4 semaines en 1969, 5 semaines en 1982 (loi Auroux sous le gouvernement Mauroy).

Le temps libre des classes laborieuses constituait une victoire sur le patronat — une victoire concrète, visible, affichable. Et comment faire comprendre aux autres qu’on est allé en vacances ? En rentrant bronzé. Plus vous êtes bronzé, plus vous avez passé de bonnes vacances.

Le bronzage devient ainsi un marqueur social inversé : en moins d’une génération, ce qui signifiait « travail pénible en extérieur » devient signe de loisir, de liberté et de réussite. Coco Chanel popularise le bronzage dès 1923 après avoir été photographiée bronzée sur le yacht du duc de Westminster — mais c’est le Front populaire qui en démocratise l’accès et la symbolique.

Questions fréquentes

Jardiner par temps nuageux, est-ce vraiment une exposition aux UV ?
Oui. Les nuages filtrent environ 20 à 30 % des UV — pas 100 %. Dès que l’index UV dépasse 3 (ce qui est le cas de mi-mars à fin octobre en France), jardiner, marcher, bricoler en extérieur constituent des expositions potentiellement cancérigènes, même par temps couvert.
Combien de temps au soleil suffit pour faire le plein de vitamine D ?
10 à 15 minutes d’exposition sur le dos des mains et les avant-bras suffisent à déclencher la synthèse journalière recommandée. Au-delà, la peau sature et n’en produit pas davantage — mais le risque cutané, lui, continue d’augmenter.
Le soleil peut-il vraiment traiter la dépression ?
Ce n’est pas le soleil (les UV) qui améliore l’humeur, mais la lumière bleue naturelle qui agit sur la mélatonine et le rythme circadien. Une exposition matinale à la lumière naturelle (même par temps couvert) est bénéfique — et elle ne nécessite pas de s’exposer aux heures les plus risquées pour la peau.
Quand a-t-on introduit les congés payés en France ?
Le 20 juin 1936, par la loi instaurant 2 semaines de congés payés pour tous les salariés, dans la foulée de la victoire du Front populaire et des Accords Matignon. Avant cette date, aucun congé payé n’existait pour les ouvriers en France. Cette conquête sociale est directement liée à la signification culturelle du bronzage dans notre pays.

Références

  • Institut National du Cancer (INCa) — Les cancers en France — L’essentiel des faits et chiffres, édition 2023 — e-cancer.fr
  • Flohil SC et al. Incidence, Prevalence and Future Trends of Primary Basal Cell Carcinoma in the Netherlands. J Invest Dermatol. 2013;133(4):917–924.
  • Holick MF. Vitamin D Deficiency. N Engl J Med. 2007;357(3):266–281.
  • Rosenthal NE et al. Seasonal Affective Disorder: A description of the syndrome and preliminary findings with light therapy. Arch Gen Psychiatry. 1984;41(1):72–80.
  • Cancer Council Australia — Sun Protection — History of the Slip Slop Slap Campaigncancer.org.au
  • OMS/CIRC — Rayonnement ultraviolet et risque de cancer, 2012
  • Publication associée du Dr Potier : Cancer de la Peau et Reconstruction Cutanée
  • Publication associée du Dr Potier : Augmenter son Espérance de Vie

Conclusion

Au travers de cette analyse, j’ai pu constater que le rapport au soleil est extrêmement ambivalent, nourri d’une méconnaissance totale de la définition réelle d’une exposition solaire et d’une dimension culturelle et historique profonde.

Être bronzé, dans l’imaginaire collectif français, renvoie à une lutte des classes qui ne dit pas son nom. L’augmentation de l’exposition solaire cumulée sur une vie, associée à l’allongement de l’espérance de vie, conduit inexorablement depuis trente ans à l’explosion de l’incidence des cancers cutanés.

Cela explique très certainement le rejet des mesures de photoprotection : dans l’imaginaire collectif, renoncer au soleil, c’est renoncer à son acquis social — et laisser le patronat gagner sur les classes laborieuses. Une résistance symbolique particulièrement coûteuse en termes de santé publique.

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