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Les Dépassements d’Honoraires : une hypocrisie politique

Les dépassements d’honoraires reviennent régulièrement dans l’actualité médiatique et à la bouche des hommes politiques. Ils sont très pratiques pour stigmatiser les médecins sur le coût de la santé et détourner l’attention des vraies raisons de l’évolution tarifaire depuis quarante ans.

Les Français bénéficient pourtant du reste à charge le plus faible d’Europe pour leurs dépenses de santé — et pourtant ils ont l’impression de payer de plus en plus cher. Ce paradoxe mérite une explication honnête.

📌 Cet article exprime le point de vue personnel du Dr Potier, chirurgien plasticien libéral en secteur II, et s’appuie sur des données publiques sourcées. Il ne constitue pas une position officielle d’un ordre professionnel ou d’une société savante.

Le reste à charge français : un privilège méconnu

La France est régulièrement classée parmi les pays où le reste à charge des patients est le plus faible d’Europe. Les données de l’OCDE (Health at a Glance, 2023) le confirment :

Reste à charge moyen des ménages pour les dépenses de santé (% des dépenses totales de santé, OCDE 2022)
🇫🇷 France6,9 %
🇩🇪 Allemagne12,7 %
🇬🇧 Royaume-Uni16,5 %
🇮🇹 Italie23,1 %
🇪🇸 Espagne24,0 %
🇨🇭 Suisse24,5 %
🇵🇱 Pologne29,8 %
🇬🇷 Grèce40,0 %

Source : OCDE, Health at a Glance 2023 — Out-of-pocket expenditure as % of current health expenditure

La France, avec un reste à charge moyen de 6,9 %, est l’un des pays où les patients paient le moins directement leur santé. Les Grecs, à titre de comparaison, règlent de leur poche 40 % de leurs dépenses de santé.

Et pourtant, les Français ont l’impression de payer de plus en plus cher leur santé — parce que les prélèvements obligatoires augmentent, les cotisations de mutuelle explosent, et le reste à charge chez le médecin est de plus en plus mal remboursé. Ce n’est pas le médecin qui coûte plus cher. C’est le système qui se décharge progressivement sur le patient.

Les secteurs conventionnels : ce que personne n’explique

En France, les médecins sont organisés en secteurs conventionnels selon leur adhésion à la convention de l’Assurance Maladie.

Critère Secteur 1 Secteur 1 DA (OPTAM) Secteur 2 Secteur 3 (Non conventionné)
Convention AM Oui, stricte Oui, avec option tarifaire Oui, partielle Non
Tarifs Tarif opposable (TC) obligatoire TC + dépassements plafonnés (100 % en moy.) Honoraires libres (« tact et mesure ») Totalement libres
Remboursement AM 70 % du TC 70 % du TC 70 % du TC seulement Forfait minime ou nul
Avantages sociaux Cotisations sociales (CARMF, URSSAF) partiellement prises en charge par l’AM Avantages OPTAM : prise en charge partielle cotisations + aide à la modernisation Avantages réduits : cotisations retraite (CARMF) partiellement aidées Aucun avantage conventionnel
Charges URSSAF/CARMF Réduites grâce à la prise en charge AM Réduites (moins qu’en S1) Intégralement à la charge du médecin Intégralement à la charge du médecin
Accès pour le patient Tiers-payant possible Tiers-payant possible Avance des frais requise Avance des frais requise
Le terme « dépassement » est extrêmement péjoratif : il stigmatise le médecin à honoraires libres, faisant croire au patient qu’avoir des honoraires libres est un abus par rapport au tarif opposable de l’Assurance Maladie — qui lui-même n’a pas été revalorisé depuis près de quarante ans. Il ne s’agit en rien d’un abus, mais d’une disposition conventionnelle légale, en place précisément à cause du gel des tarifs conventionnels.

L’origine de la convention médicale et du gel des tarifs

Les origines de l’Assurance Maladie : du mutualisme au monopole

Avant 1945, la protection sociale en France était assurée par un réseau de sociétés de secours mutuels professionnalisées — organisées par corps de métier, par région, par entreprise. Ces mutuelles couvraient leurs adhérents selon un principe de solidarité choisie et volontaire.

Le Programme du Conseil National de la Résistance (CNR), adopté le 15 mars 1944, pose les bases d’un système radicalement différent : il prévoit « un plan complet de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail ». C’est de là que naît la Sécurité Sociale, créée par les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945, sous l’impulsion d’Alexandre Parodi et Pierre Laroque.

Le principe est révolutionnaire dans sa philosophie : « on cotise selon ses capacités, on reçoit selon ses besoins ». L’ancien système mutualiste de choix volontaire est remplacé par un assureur monopolistique unique. Ce système ne peut être à l’équilibre que si les besoins collectifs restent inférieurs ou égaux aux cotisations.

Le gel des tarifs par Raymond Barre (1980)

Dès la fin des années 1970, l’équilibre se rompt. L’accroissement de la population non active, le chômage de masse issu des chocs pétroliers et l’allongement de l’espérance de vie plongent l’Assurance Maladie dans un déficit chronique structurel.

En 1980, le gouvernement de Raymond Barre (Premier Ministre de 1976 à 1981 sous Valéry Giscard d’Estaing) adopte une solution de compromis : geler les tarifs conventionnels de l’Assurance Maladie pour limiter les dépenses publiques, tout en créant le secteur 2 à honoraires libres pour permettre aux médecins spécialistes de continuer à compenser l’augmentation du coût de la vie sans que cela pèse sur les comptes de l’AM. La convention médicale de 1980 officialise cette architecture. Ce dispositif a été voulu comme transitoire — il est devenu permanent.

📋 Base légale : Convention nationale des médecins de 1980, modifiée par la Convention nationale du 26 juillet 2011, réorganisée par l’avenant n°8 de 2020 créant l’OPTAM. La légalité du secteur 2 est confirmée par le Code de la Sécurité Sociale (art. L162-14-1).

Le déficit de l’Assurance Maladie : une dérive structurelle

AnnéeDéficit branche Maladie (Md€)Contexte
1985− 1Premières tensions post-chocs pétroliers
1990− 3Chômage de masse, vieillissement
1995− 12Pic structurel — plan Juppé
2000− 2Retour à quasi-équilibre (croissance)
2005− 11Rechute structurelle
2010− 11Crise de 2008, plans d’économies
2015− 6Effet contrats responsables, ONDAM contraint
2020− 30 (Covid)Pic historique — dépenses exceptionnelles pandémie
2021− 21Persistance des effets Covid + rattrapage de soins
2022− 21Revalorisation partielle des actes, inflation
2023− 11Légère amélioration, déficit structurel persistant
2024 (p.)− 13Prévisionnel PLFSS 2024

Sources : Commission des Comptes de la Sécurité Sociale (CCSS), PLFSS 2024. Valeurs arrondies à des fins de lisibilité. (p.) = prévisionnel.

📉 Tarif de la consultation de médecin généraliste : le tarif de remboursement de base (secteur 1) est passé de 60 F en 1980 à 26,50 € aujourd’hui. Corrigé de l’inflation (indice INSEE), 60 F de 1980 équivalent à environ 37 € en 2024. Le tarif réel est donc inférieur de plus de 28 % à ce qu’il était en valeur réelle il y a quarante ans.

Les derniers clous dans le cercueil : l’ère Marisol Touraine

En 2013, le gouvernement Ayrault, par la voix de la ministre de la Santé Marisol Touraine, adopte deux mesures qui modifient durablement l’équilibre du système :

1. La généralisation de la complémentaire santé d’entreprise obligatoire (2016)

La loi ANI du 14 juin 2013 (Accord National Interprofessionnel), transposée par la loi du 14 juin 2013 de sécurisation de l’emploi, rend obligatoire la complémentaire santé collective pour tous les salariés du privé à partir du 1er janvier 2016. Conséquence : l’ensemble des salariés français sont désormais contraints d’adhérer à un organisme complémentaire choisi par leur employeur, sans possibilité de mise en concurrence ni d’adaptation à leurs besoins personnels.

Ce mécanisme organise un transfert massif des dépenses de santé de l’Assurance Maladie vers les organismes complémentaires — une privatisation partielle du remboursement qui ne dit pas son nom.

2. Les contrats « responsables » : responsables pour qui ?

Dans le même temps, les contrats dits « responsables » sont promus par des avantages fiscaux. En échange d’une réduction de taxes, les mutuelles acceptent de plafonner leur remboursement des dépassements d’honoraires à des niveaux souvent inférieurs au coût réel de la pratique. Le médecin reste libre de ses honoraires (secteur 2), mais le remboursement du patient est artificiellement plafonné.

AnnéeRésultats nets organismes complémentaires (Md€)Dépassements d’honoraires totaux (Md€)Ratio
2005+ 2,12,5Organismes comp. gagnent 84 % des dépassements
2010+ 2,83,2Organismes comp. gagnent 88 % des dépassements
2015+ 3,13,0Organismes comp. gagnent 103 % des dépassements
2018+ 4,03,2Organismes comp. gagnent 125 % des dépassements
2020+ 4,82,9Organismes comp. gagnent 166 % des dépassements
2022+ 7,03,5Organismes comp. gagnent 200 % des dépassements

Sources : DREES – Comptes de la santé 2023 ; Autorité de contrôle prudentiel (ACPR) – Rapport annuel 2022. Valeurs approximatives.

⚠️ En 2022, les organismes complémentaires santé (mutuelles, assurances, instituts de prévoyance) ont dégagé un résultat net estimé à 7 milliards d’euros. Le montant total des dépassements d’honoraires médicaux en France la même année était d’environ 3,5 milliards d’euros. Les organismes complémentaires gagnent deux fois plus que ce que coûtent les dépassements qu’ils prétendent combattre — et une partie de ces bénéfices finance des stades de rugby, des équipes de voile et des domaines viticoles.

Le double effet ciseaux

La situation actuelle est le produit d’un effet ciseaux à deux lames :

  • Première lame — l’Assurance Maladie en retrait : depuis quarante ans, les tarifs conventionnels sont gelés en valeur réelle. L’AM rembourse de moins en moins en proportion du coût réel des soins. Le meilleur exemple est la lunetterie : le tarif officiel de remboursement d’une paire de lunettes est de quelques euros, alors que la moindre paire en boutique coûte plusieurs centaines d’euros. Personne ne parle de « dépassement d’honoraires » pour l’opticien — mais le mécanisme est identique.
  • Deuxième lame — les organismes complémentaires qui plafonnent et augmentent : dans le même temps, les mutuelles sont autorisées à plafonner le remboursement des dépassements (contrats responsables) tout en augmentant chaque année leurs cotisations. En 2023, les cotisations de mutuelle santé ont progressé en moyenne de 8 à 12 % — bien au-dessus de l’inflation.

Entre ces deux lames se trouve le patient-cotisant, qui voit l’AM se retirer progressivement, les mutuelles plafonner leurs remboursements tout en augmentant leurs tarifs, et les médecins accusés de « dépasser » des tarifs qui datent de l’ère Giscard.

C’est un jeu gagnant-gagnant pour l’État et les organismes complémentaires. À tel point que récemment, le gouvernement — conscient des dérives inadmissibles — a dû interdire par décret toute nouvelle hausse tarifaire des mutuelles, avouant implicitement qu’il avait perdu le contrôle du système qu’il avait lui-même organisé.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le tarif opposable de l’Assurance Maladie ?
C’est le tarif de référence fixé par convention entre l’AM et les syndicats médicaux. En 2024, la consultation de médecin généraliste est remboursée 26,50 € (tarif de base de l’AM). Ce tarif est remboursé à 70 % par l’AM, soit 18,55 € — le reste étant à la charge du patient ou de sa mutuelle.
Un médecin de secteur 2 peut-il facturer ce qu’il veut ?
Non. Le secteur 2 autorise des honoraires libres mais impose la notion de « tact et mesure » : les honoraires doivent être fixés en tenant compte de la complexité de l’acte, du temps consacré, des possibilités financières du patient et des pratiques régionales. Le Conseil de l’Ordre peut sanctionner des honoraires manifestement disproportionnés.
Pourquoi la France a-t-elle le reste à charge le plus faible d’Europe si les Français ont l’impression de payer de plus en plus ?
Parce que l’augmentation ressentie vient des prélèvements obligatoires (cotisations salariales et patronales) et des cotisations de mutuelle — pas du reste à charge chez le médecin. Le système est collectivisé : même si vous allez rarement chez le médecin, vous cotisez fortement. La perception du coût est celle du coût total du système, pas du coût de l’acte individuel.
Qu’est-ce que l’OPTAM et comment fonctionne-t-il ?
L’Option Pratique Tarifaire Maîtrisée (OPTAM, anciennement CAS/OPTAM-CO) permet à un médecin de secteur 2 de s’engager à pratiquer au moins 30 % de ses actes au tarif opposable, en échange d’une meilleure prise en charge de ses cotisations sociales et d’un meilleur remboursement de ses patients par les mutuelles adhérentes. C’est un compromis entre honoraires libres et maîtrise tarifaire.

Références

  • OCDE — Health at a Glance 2023 — Out-of-pocket expenditure — oecd.org
  • DREES — Les dépenses de santé en 2022 — Résultats des Comptes de la santé, édition 2023 — drees.solidarites-sante.gouv.fr
  • Commission des Comptes de la Sécurité Sociale (CCSS) — Rapport 2023
  • ACPR (Autorité de contrôle prudentiel et de résolution) — Rapport annuel sur les organismes d’assurance, 2022
  • Convention nationale des médecins libéraux, 2011 et avenant n°8 (2020, OPTAM)
  • Code de la Sécurité Sociale, art. L162-14-1 (secteurs conventionnels)
  • Loi ANI du 14 juin 2013 — généralisation de la complémentaire santé d’entreprise
  • INSEE — Indice des prix à la consommation, série longue 1970-2024

Conclusion

La santé n’a pas de prix, certes — mais elle a un coût. Et ce coût augmente inexorablement : population vieillissante, pathologies chroniques de plus en plus lourdes, innovations thérapeutiques de plus en plus coûteuses. L’INSEE prévoit le début du déclin démographique français en 2037, date à laquelle l’ensemble du système de solidarité français deviendra mécaniquement intenable dans sa forme actuelle.

Dans ce contexte, le patient-cotisant se retrouve dans une situation qu’il ne comprend pas : il paye de plus en plus, il a l’impression d’être de moins en moins bien remboursé — alors qu’objectivement, la France reste le pays d’Europe où le reste à charge individuel est le plus faible.

Il est médiatiquement beaucoup plus simple d’accuser les médecins de « dépasser » des tarifs qui n’ont pas évolué en valeur réelle depuis quarante ans que d’expliquer honnêtement le fonctionnement d’un système à bout de souffle — et les responsabilités politiques de ceux qui l’ont laissé dériver.

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